Sonder les origines de l’univers depuis les profondeurs du sol wallon : tel est le pari fou du projet de Télescope Einstein. Entre prouesse technologique et diplomatie d’innovation, Pascale Delcomminette, Administratrice générale de Wallonie-Bruxelles International (WBI) et de l’AWEX, et Serge Habraken, Président du comité de direction du Centre spatial de Liège (CSL), nous dévoilent les coulisses de cette candidature stratégique pour la Belgique et l’Europe.

Pascale Delcomminette
ADMINISTRATRICE GÉNÉRALE DE WALLONIE-BRUXELLES INTERNATIONAL (WBI) ET DE L’AWEX

Serge Habraken
PRÉSIDENT DU COMITÉ DE DIRECTION DU CENTRE SPATIAL DE LIÈGE (CSL)
Écouter le murmure du Big Bang
C’est un projet qui donne le vertige, tant par ses dimensions physiques que par ses ambitions scientifiques. Le Télescope Einstein n’est pas un tube optique pointé vers les étoiles, mais une immense infrastructure souterraine conçue pour détecter les ondes gravitationnelles, ces « plis » de l’espace-temps théorisés par Einstein il y a un siècle et confirmés seulement en 2016. Si la candidature de l’Euregio Meuse-Rhin (EMR) aboutit, la Wallonie accueillera une partie de ce triangle de tunnels de 10 kilomètres de côté, enfoui à 250 mètres sous terre. Pour Serge Habraken, « l’enjeu est de passer d’une observation ponctuelle à une compréhension systématique de l’univers violent. Actuellement, les détecteurs LIGO et Virgo voient environ un événement par jour. Avec le Télescope Einstein, nous devrions en capter une centaine. »
L’intérêt majeur du projet réside dans la capacité à voir ce que la lumière nous cache. Là où les télescopes classiques sont aveugles face aux premiers instants suivant le Big Bang – car la lumière ne pouvait s’en échapper -, les ondes gravitationnelles, elles, circulent librement. « Elles nous permettent d’étudier l’univers primordial, une période où nous sommes totalement aveugles aujourd’hui », précise le président du comité de direction. En observant la fusion de trous noirs ou d’étoiles à neutrons dans l’immensité de l’Univers, les scientifiques espèrent percer les secrets de la gravité, force fondamentale qui régit la cohésion de la matière et le mouvement des planètes.
Un défi technologique : l’analogie des cinq gouttes d’eau
Pour capter ces ondes infimes, la précision requise défie l’imagination. Serge Habraken propose une image saisissante pour illustrer la sensibilité du futur instrument : « C’est comme si vous déposiez cinq gouttes d’eau dans la mer Méditerranée et que vous étiez capable de mesurer l’élévation du niveau de l’eau qui en résulte. »
Pour atteindre une telle précision – de l’ordre de 10-19 mètre -, le télescope doit être protégé de toute vibration parasite. C’est pourquoi le choix du sous-sol de la région d’Aubel n’est pas anodin : « Sa stabilité géologique est un atout précieux. Le projet impose également de travailler à des températures proches du zéro absolu pour éliminer le ‘bruit thermique’, c’est-à-dire l’agitation naturelle des atomes. »
C’est comme si vous déposiez cinq gouttes d’eau dans la mer Méditerranée et que vous étiez capable de mesurer l’élévation du niveau de l’eau qui en résulte.
La Wallonie en ordre de bataille
Un tel projet ne repose pas uniquement sur des équations, mais sur un soutien politique et financier massif. Pascale Delcomminette souligne que « la Wallonie s’est impliquée fortement dès le départ avec un engagement initial de 200 millions d’euros, incluant des apports en nature, des terrains et du savoir-faire. »
Sous l’égide du ministre Pierre-Yves Jeholet, une task force pluridisciplinaire a été constituée, regroupant des acteurs comme le GRE Liège, les universités, Wallonie Entreprendre, l’AWEX et WBI. « L’enjeu est double », précise l’administratrice générale. « Il s’agit d’abord d’une diplomatie interne au sein du consortium EMR – Pays-Bas, Belgique, Allemagne – pour peser sur les décisions. Ensuite, une diplomatie externe est déployée pour convaincre les autres pays européens de choisir la candidature transfrontalière face à la concurrence de la Sardaigne, en Italie, et de la Saxe, en Allemagne. À cette fin, nous venons d’ailleurs de détacher un conseiller scientifique et académique aux Pays-Bas, où se trouve le siège de la candidature. »
Valoriser les joyaux de la couronne de l’innovation
Au-delà du prestige scientifique, le Télescope Einstein est un moteur pour l’économie régionale. La stratégie wallonne en matière d’innovation (S3) s’articule désormais autour de cette ambition. « Des projets de recherche pointus sont déjà financés par les pôles de compétitivité, à l’image du projet ECRYR – soutenu par Skywin – ou d’IT Fibers du pôle MecaTech, qui travaille sur la fabrication de fibres en silicium de haute précision », ajoute notre interlocutrice. L’objectif de cette stratégie est clair : identifier et valoriser les « joyaux de la couronne », ces compétences technologiques où la Wallonie excelle et dépasse même ses partenaires ou concurrents. « Dans plusieurs domaines, nous faisons mieux que les autres », confirme Serge Habraken.
La Wallonie se positionne désormais comme un leader de l’industrie de très haute précision. Comme le conclut Pascale Delcomminette, « WBI et l’AWEX sont les porte-voix de cette excellence scientifique et industrielle à l’international ». Pour l’heure, c’est même l’univers qui a rendez-vous en terre wallonne.